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Gabriele D’Annunzio, l’unique et dernier poète souverain de l’histoire

17/02/2012
« Si on nous chasse de Fiume, nous recommencerons en Italie ! C’est là qu’il faut marcher. Sur Rome la corrompue. Et vous serez notre guide. »
Le guide n’est pas un militaire, ni un dictateur né des méandres de la politique, c’est juste un écrivain, un poète, héros de la Grande Guerre, et qui va trouver dans cette aventure une forme toute particulière de la conquête de l’idéal impossible. Durant quinze mois, Gabriele D’Annunzio sera le commandant suprême de l’Etat Libre de Fiume. Il sera par là même, le dernier poète-souverain de l’histoire.

 

Un règne de quinze mois et déjà la fin...

Lorsqu’il regardait les grues rouillées sur un port vide de tout trafic depuis les fenêtres de son palais – parce que l’Europe avait décidé le blocus -, D’Annunzio savait que la partie était entendue. L’ultimatum de Caviglia lui intimant l’ordre d’évacuation des troupes fiumaines avant le 21 décembre de cette année 1920 ne laissait aucune marge de manoeuvre. Et c’est par la mer que le feu va s’abattre, la veille de Noël... « natale di sangue ». Le poète voulait changer le nom de Fiume en Olocausta : le sacrifice par le feu !

« O Italia O Morte », l’œuvre d’art politique que D’Annunzio voulait créer à Fiume ne sera même pas une esquisse. Le chemin du dandysme ne menait finalement nulle part, on ne laisse pas un utopiste diriger un territoire, aussi réduit fut-il.
Quinze mois, pas un de plus, pour une expérience née sur les éboulis de la Grande Guerre. Quinze mois passés à narguer les grands de l’Europe occupés à remettre de l’ordre là où les empires, les royaumes et les républiques avaient à définir les règles qui les mèneraient jusqu’au prochain conflit.
Quinze mois depuis ce 12 septembre 1919, quand, à la tête d’une troupe hétéroclite, ses « Arditi », il entre à Fiume (aujourd’hui Rijeka en Croatie) pour y créer l’Etat Libre de Fiume. Il en chasse les troupes alliées et propose la ville au royaume d’Italie, qui la refuse !
« Tous les peuples opprimés de la terre sont tournés vers moi, ils n’attendent que mon signal » lâche-t-il alors, par bravade et par goût des bons mots, peut-être rien de plus ?

Mais nous sommes déjà au terme d’une aventure que nous n’avons pas encore expliquée...

 

Photo : Juraj Kopač - ONT Croatie

 

La fin d’un monde après 1918

Depuis le début du 18e siècle, Rijeka était une ville plus ou moins autonome, bénéficiant même du statut de port franc. Il faut dire que l’endroit est plutôt situé à un carrefour stratégique. En 1918, l’éclatement de l’Empire austro-hongrois fait bouger les lignes dans la région. Se retrouvent face à face, le royaume d’Italie et le royaume des Serbes, Croates et Slovènes de Pierre 1er de Serbie, qui deviendra en 1929, sous Alexandre 1er, le royaume de Yougoslavie. 1918, la Carinthie reste à l’Autriche et Zadar passe à l’Italie. Et déjà, les conflits se font jour entre Serbes, Croates et Slovènes...

Fiume attise les convoitises, jusqu’à ce que Français et Britanniques décident de contrôler la ville peuplée à 50% d’Italiens, et 50% de Croates et de Hongrois.

Les tensions sont vives, à tel point que des civils (et des militaires) italiens abattent plusieurs Français. Le seul régiment italien présent en ville, des grenadiers sardes, reçoit l’ordre de se replier à Ronchi près de Trieste. L’histoire est en marche... Des officiers demandent à Gabriele D’Annunzio, héros de la Grande Guerre, de les ramener à Fiume. Ce qu’il va faire !

 

Photo : Sergio Gobbo - ONT Croatie

 

Qui est D’Annunzio ?

Gabriele D’Annunzio, prince de Monte Nevoso, est né en mars 1863 à Francavilla. C’est dire qu’il débute sa carrière de souverain autoproclamé à l’âge de 56 ans.

Il a eu le temps de faire parler de lui avant : il a fait parler de lui !
Dès l’âge de 16 ans, il publie son premier recueil de poèmes. Mais très vite, adulte, il va fréquenter la société romaine, l’argent et les femmes. Il se fera même élire député du « Parti de la Beauté ». Dandy, hédoniste, il publie en 1889 « Il Piacere », son ode au plaisir. Mais couvert de dettes, il fuit vers la France en 1910, « un exil volontaire » dira-t-il. C’est durant son séjour en France qu’il publiera l’une de ses œuvres les plus fortes (drame sacré en français), « Le Martyre de la Saint-Sébastien » (1911).

Il fait son retour à la maison cinq ans plus tard, et se lance dans la « vraie » politique. Engagé volontaire lors de la Première Guerre Mondiale (l’Italie combattait l’Allemagne), il sera plusieurs fois décoré, il ira même jusqu’à Vienne avec son avion pour lâcher des tracts au-dessus de la ville, incitant les Autrichiens à laisser les Prussiens finir leur guerre : « Nous vous lançons qu’un salut tricolore, les trois couleurs de la liberté ! »

Rouge, jaune, bleu, ce sont les trois couleurs du drapeau de l’Etat Libre de Fiume, un état où anarchistes, fascistes, socialistes, humanistes, nihilistes, drogués, aventuriers notoires et voyous patentés se sont côtoyés en toute... liberté ! Ce qui, évidemment, ne pouvait pas fonctionner. A ce propos, et un brin utopiste lui aussi, Sandro Pozzi écrira, « cette réunion d’esprits libres était le palladium de la résistance fiumaine, la tribune de toutes les affirmations de la pensée légionnaires. »

Et même si la ville vécut quelques temps dans un esprit de fête permanente (Toscanini y donna un merveilleux concert), les esprits libres commençaient à chauffer les oreilles des puissants voisins.

 

 

De Rapallo au Lac de Garde

Un peu plus d’un an après la prise de Fiume par D’Annunzio, Italiens, Serbes, Croates et Slovènes signent le 12 novembre 1920, le Traité de Rapallo qui reconnaît la liberté et l’indépendance de l’Etat de Fiume (Traité reconnu par la France, le Royaume Uni et les Etats-Unis)... mais Traité que D’Annunzio refuse. De ce Traité, il ressort la reconnaissance d’une frontière entre l’Etat Libre de Fiume et le royaume des Serbes, Croates et Slovènes, plus l’ouverture du trafic avec Fiume, et l’organisation du fonctionnement de l’Etat de Fiume.

« Notre victoire ne sera pas mutilée » criaient les Arditi ! Mais quinze mois auront suffi à condamner l’expérience dadaïste du poète. Battu, expulsé par les troupes italiennes en décembre 1920, D’Annunzio s’en va pour le Lac de Garde où il va demeurer dans la splendide Villa Corgnacco, qui deviendra un lieu de visite recherché après sa mort. Il soutiendra un temps Mussolini, et décèdera en 1938. Ironie du sort, il ne connaîtra pas l’expérience de l’éphémère République de Salo, sur ce même Lac de Garde.
L’Etat Libre de Fiume continuera un temps sans lui, des élections seront organisées en 1921, un coup d’état fasciste suivra en 1922, puis la ville sera annexée par l’Italie en 1924... avant de revenir à la Yougoslavie sous le nom de Rijeka en 1947 après le Traité de Paris.

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