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L’Espagne face à la « Reconquête »

01/06/2012
Il faudra plus qu’une union symbolique entre Castille et Leon comme au 13ème siècle pour que cette « Reconquête » remette l’Espagne dans le bon sens. Car le temps de l’Eldorado des années 80 qui coïncidait avec l’entrée au 1er janvier 1986 au sein de la CEE, est bien une histoire passée.
Du soleil et des hivers cléments, la mer des Pyrénées à Gibraltar et des programmes immobiliers aguicheurs, il n’en fallait pas davantage pour attirer les retraités des classes moyennes du nord de l’Europe qui se voyaient d’un coup aux portes de Santa Barbara. Et même si ce n’était pas tout à fait « Amour, Gloire et Beauté », nos « rombières » nordistes trouvaient de quoi faire cramer leur cuir jusqu’à pouvoir ressembler – de loin et de dos ! – à de jeunes nymphes cubaines à bon compte.
Et finalement tout le monde y trouvait son compte, les autochtones comme les nouveaux résidants. Bref, l’Espagne accueillit toute l’Europe en dézinguant des centaines de kilomètres de côtes pour y construire des immeubles tous aussi laids, et ce de Rosas à Malaga. Et comme le Nord avait de plus en plus de vieux à faire sécher au soleil des Costa Brava, Blanca et Del Sol, on a fabriqué encore plus de grues pour monter davantage d’immeubles, on tenait l’Eldorado par les deux poignées et on ne le lâcherait plus !

 

 

Un avenir plein d’avenir

A tel point que les Espagnols se sont mis à rêver d’appartements tout neufs, quoi de plus normal ? Alors on a bâti y compris loin de la mer, dans les villes, aux périphéries des villes, on a même créé de nouvelles villes au milieu de nulle part comme autour de Madrid. Même ceux qui n’avaient pas les moyens pouvaient acheter, les banques prêtaient et imaginaient se payer sur le bien hypothéqué en cas de défaillance du client. Aucun risque, le secteur affichait des progressions à deux chiffres chaque année. Et sans trop se poser de questions, les Espagnols se félicitaient d’avoir rejoint en seulement deux décennies les poids lourds européens historiques, Allemagne, France, Grande Bretagne, Italie, Benelux. Au comble de l’euphorie la plus hallucinante, M. Zapatero, le Premier ministre socialiste des années 2000, déclarait même que l’Espagne dépasserait l’Allemagne en PIB en deux ou trois ans ! C’était l’époque bénie de 2005 à 2007 où la croissance oscillait entre 3 et 4 points et où le chômage était sous la barre des 8%. A titre indicatif (pour comprendre la suite), en 2007, l’endettement des ménages représentait 130% de leurs revenus, et les seuls secteurs du tourisme et des loisirs formaient 66% du PIB (30% pour l’industrie et seulement 4% pour l’agriculture, pourtant un fer de lance de l’Espagne autrefois).

Comme on dit, l’avenir ne manquait pas d’avenir, et comme le succès attire le succès, le pays raflait toutes les victoires sportives : et « Cantador tu en redemandes ! »

 

Un vent mauvais…

Il aura fallu qu’un vent mauvais soufflât depuis l’Amérique (fallait pas la découvrir en 1492 !) pour que les moulins de Cervantès viennent à nouveau hanter les vieux cauchemars de démons à combattre. Si la crise des « subprimes » épargna la France et une grande partie de l’Europe, son onde de choc se propagea à travers toute l’Espagne à la vitesse d’un malheur qui a cassé ses freins, jetant à la rue beaucoup de nouveaux propriétaires incapables de rembourser des prêts à taux exorbitants au moment où le chômage frappait à la porte. Cette onde de choc toucha très vite les promoteurs qui mirent à pied tous ceux qui bâtissaient cette « bulle » qui, peu de temps auparavant, passait pour un modèle de réussite.

Aujourd’hui, le chômage a explosé, il dépasse les 25% (et 40% chez les moins de 25 ans), les banques vacillent sur leurs bases car elles possèdent quelque 160 milliards d’euros d’actifs immobiliers toxiques, à l’instar de Bankia, troisième établissement bancaire du pays qui a besoin de 25 milliards pour se refaire une santé.

Même pas grave semblait dire le gouvernement de Mariano Rajoy qui refusait l’aide de la Banque Européenne en affirmant pouvoir gérer la situation de l’intérieur. Sauf que depuis trois mois, plus de cent milliards de capitaux ont quitté le pays, et que le déficit de l’année 2011 est aujourd’hui connu, c’est 9%. Il faudra donc étaler le retour aux fameux 3% exigés par Bruxelles, car avec -0,4% de croissance pour le seul mois d’avril, l’affaire semble se compliquer. Mais de fait l’étalement est justifié, la France avec un déficit d’un peu plus de 5% l’a obtenu. 

Si l’Espagne a accepté de mettre son orgueil national au clou en prenant les cent milliards du cordon sanitaire installé entre ses banques et son pouvoir, elle sait aussi qu’il ne s’agit que d’un prêt qu’il faudra rembourser. 

 

La queue et les oreilles

Les toréadors sont fatigués, les arènes se vident, même le taureau ne fait plus le fier. L’Espagne conquérante, dont nombre d’infrastructures ont été payées par les contribuables européens (autoroutes, aéroports…), l’Espagne un brin arrogante, notamment vis-à-vis des Français pas trop bien considérés de l’autre côté des Pyrénées, est redescendue de son piédestal, il lui faut désormais réveiller tout son monde et s’indigner autrement qu’en accusant le capitalisme dont elle a bien profité, elle doit se mettre en quête d’un nouveau « graal », plus modeste, moins dans le genre « Eldorado clés en main ».

D’aucuns accusent l’euro d’être le séide de leurs malheurs, bien sûr les exportations sont plus chères qu’à l’époque bénie où l’on dévaluait la Peseta à tour de bras, mais on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre… européen ! Et comble de guigne, même l’huile d’olive va mal, la tonne se vend deux fois moins chère qu’en 2005, et quand on est le premier producteur mondial, forcément on le sent.

Heureusement, les touristes sont toujours au rendez-vous, l’Espagne en a accueillis 53 millions l’an passé, elle est de fait la quatrième destination mondiale après la France, les Etats-Unis et la Chine. Mais comme les touristes européens sont de plus en plus fauchés, forcément ils dépensent moins, ou pire ils gardent les sous qu’ils n’ont pas encore perdus à la bourse. Là encore, il va falloir se serrer la ceinture.

Les solutions, comme en Grèce et comme ailleurs il faudra bien l’admettre, sont dans la rigueur au niveau des dépenses publiques, c’est par là que passe le retour à la croissance, sûrement pas en augmentant ces mêmes dépenses que l’on paiera avec de la dette.

Madrid veut créer des « Hispanobonds » pour tenter de régler seul le problème de la dette des banques et des régions, mais n’est-ce pas encore de la dette en préparation ? La « Reconquête » d’une prospérité assumée – et non plus subliminale – nécessitera des années d’efforts et d’humilité. Mais la Grèce et l’Espagne ne sont pas des exceptions, d’autres pays devront suivre les mêmes prescriptions, et ce n’est pas en mettant un système monétaire par terre, celui de l’euro, qu’on se sauvera, au mieux on passera pour Don Quichotte à l’assaut de nouveaux moulins faute de vouloir battre sa propre coulpe. 

Finalement, les Grecs ont cru en la débrouille autant que les espagnols dans l’immobilier gage de croissance et nous dans le Tout-Etat gage d’amortisseur social. Mais les trois ne font plus illusion dans le monde d’aujourd’hui, la preuve !

 

Jean-Yves Curtaud

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