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Il n’y a pas que le Rhin qui nous sépare…

15/08/2012
Lorsque l’Empire allemand a été proclamé en 1871 dans la Galerie des Glaces de Versailles, transformant le roi de Prusse en empereur Guillaume, et ce selon la volonté du chancelier Bismarck, nous pouvions alors être assurés des conséquences prévisibles qu’une telle transformation entraînerait sur le devenir de l’Europe. Cette tentative de résurrection du Saint Empire Romain Germanique fit basculer le monde dans la guerre à deux reprises, et c’est sur un champ de ruines que Français et Allemands accepteront – enfin – de se parler d’égal à égal et de se respecter, même s’il fallut bien forcer le destin à plusieurs reprises.
Bien sûr, l’entente cordiale a été comme gravée dans le marbre par de Gaulle et Adenauer, puis par Mitterrand et Khol, mais les soucis nés de la crise récente ne manquent pas de ressusciter quelques idées noires, pacifiques fort heureusement, sorties tout droit de querelles passées.

 

 

Des cigales et des fourmis ?

Ainsi, la vision rigide et étatique que les socialistes français ont de l’économie se retrouve en totale contradiction avec le libéralisme et le pragmatisme des Allemands, on pourrait même dire des Anglo-Saxons. Il n’en fallait pas davantage pour mettre de l’eau dans le gaz dans les relations d’amitié qui lient les deux rives du Rhin.

Cette « vision rigide et étatique » est avant tout due à l’immobilisme qui frappe chaque nouvelle majorité de gauche en France, comme si le pouvoir naissant ne pouvait se couper de l’idéologie sur laquelle il a fondé son succès : en clair, on ne touche pas aux acquis et on assume les « folies » électorales, même si la cabane menace de s’effondrer sur le chien ! Il en va ainsi du retour à la retraite à 60 ans, un symbole de progrès paraît-il, il en va ainsi des dizaines de milliers de postes de fonctionnaires que l’on viendra empiler sur des couches déjà bien épaisses, et parfois à la limite de l’inconscience, et des augmentations d’allocations. Mais là encore, il faut assumer ses promesses, du moins jusqu’au temps incontournable de la rigueur. Celle qui fit passer les fameux clignotants de monsieur Mauroy du vert au rouge en cette mémorable année 1983.

Patience, nous n’en sommes plus très loin. Car si en 1981 les socialistes et leurs alliés communistes purent tenir deux années parce que les caisses étaient pleines et la crise non avérée, le plat ne repassera pas cette fois-ci, l’Europe ne nous laissera pas la liberté d’agir selon le dogme déposé au musée de Sèvres comme mesure étalon du rasage gratis. Et c’est d’ailleurs ce que l’Allemagne est en train de nous rappeler fermement.

 

 

Solidaires ou isolés ?

L’essentiel aujourd’hui, et rien ne doit nous dévier de cette exigence, est la pérennisation de ce duo économique que nous formons avec notre voisin et partenaire germanique. Aucune entorse au règlement ne peut être acceptée, faute de quoi c’est toute l’Europe qui coulera… et qui se refondera sans nous, sans les pays du Sud qui auront montré leur incapacité à se redresser sous la tempête. Car l’avis de tempête a bien été donné, et ceux qui imaginent que l’on pourra s’en sortir justement en sortant du système actuel se trompent et nous trompent lorsqu’ils ont des fonctions officielles. Bien sûr, on peut encore rêver d’une France qui vit de ses fromages fermiers et de son tourisme au camping façon Front Populaire, on peut laisser croire qu’il y a la place pour un modèle qui serait à mi-chemin entre le capitalisme et la RDA, on peut se beurrer la gaufrette en imaginant une nouvelle forme de citoyenneté basée sur la solidarité et l’échange et où il ne serait plus question d’argent entre nous, oui, on peut refuser tout net d’avancer et opter pour le repos bien mérité et la semaine de 20 heures car le travail doit être partagé… mais à ce jeu-là nous allons très vite nous retrouver isolés du peloton des grands pays dits industrialisés.

Lorsque les Français déclarent, soit par sondages, soit dans les urnes, qu’ils en ont assez de la rigueur, savent-ils de quoi ils parlent ? Ceux qui voyagent peuvent constater ce qu’est la rigueur en Espagne, en Grèce et même en Italie où en ce moment le litre de gasoil est à 1,75 € en moyenne. Déjà lorsque le prix du diesel franchit la barre des 1,40 € chez nous, la révolte gronde ! Et je ne parle pas des salaires des fonctionnaires et des pensions revus à la baisse, des services publics mis en demeure de faire des coupes drastiques, des hausses colossales d’impôts… tout ceci pour tenter de ramener les économies nationales dans le vert, ou du moins à la position neutre. 

Oui, en France on augmente massivement les impôts, pas pour faire des économies mais pour pouvoir pérenniser des dépenses inconsidérées en l’état actuel des choses. Serions-nous les gens les plus irresponsables du monde occidental ?

 

Elections allemandes

En cette rentrée, François Hollande va se retrouver face à une équation de taille (et l’image est appropriée puisque l’équation est bien la formule d’égalité entre des grandeurs qui dépendent les unes des autres) : les élections législatives en Allemagne qui auront lieu en 2013, et par conséquent face à une campagne électorale Outre-Rhin qui pourrait mettre à mal notre dirigisme économique. Car, tant pour la CDU de madame Merkel que pour ses adversaires plus à gauche, il ne sera pas question de demander au peuple allemand, leurs électeurs, une rallonge substantielle pour venir en aide à ces « Européens gavés de soleil qui ne veulent pas mettre un peu d’ordre chez eux. » L’Allemagne fera campagne sur la rigueur budgétaire, et le vainqueur de cette campagne électorale sera donc : l’Allemagne !

Et que dira-t-on ? Que les Allemands ne sont pas solidaires, qu’ils se replient sur eux-mêmes, et que par conséquent ils sont appelés à disparaître ! D’ailleurs, regardez, ils font beaucoup moins d’enfants que nous, ils ne pourront même pas financer leurs retraites d’ici à vingt ans. 

Mais sommes-nous si sûrs, nous les champions de la natalité, que dans vingt ans, ces enfants d’aujourd’hui, devenus adultes, accepteront tous de payer pour des vieux qui ne seront pas de leur culture, de leur religion, bref de leur communauté ? Regardons autour de nous, nous ne vivons plus dans la même Europe qu’il y a vingt ou trente ans, qu’est-ce qui peut nous préserver d’un avenir européen qui ne soit pas celui d’une ex-Yougoslavie, là où les communautarismes ont fait voler en éclats en quelques années le modèle de Tito ? Disons-le tout net, la solidité du pilier franco-allemand tient l’édifice communautaire européen depuis 1957 et sa force a toujours été apte à calmer toute velléité extérieure malsaine. Mitterrand l’avait bien compris en son temps, et c’est parce que l’Allemagne était indissociable de notre parcours que les socialistes de 1981 n’ont pas été au bout de leur utopie dévastatrice. 

Alors, que voulons-nous désormais ? Donner raison aux « arriérés » des extrêmes et autres nostalgiques du stalinisme, refuser de comprendre et d’admettre que la mondialisation continuera avec ou sans nous, et que notre inconscience consiste à ne pas vouloir faire grossir le gâteau pour donner à chacun des parts de plus en plus petites, bref couler pour toujours ? Oui, pour toujours, car si nous décidons de lâcher le peloton de tête, c’est avec le gruppetto que nous terminerons, peut-être même hors délais. Un truc à se faire éliminer de tout accès à la prospérité !

 

 

Il faut gagner des sous !

L’exemple de l’industrie automobile est éloquent. Nous sommes là encore deux pays où traditionnellement, du moins depuis la seconde moitié du vingtième siècle, la construction automobile est une affaire majeure avec laquelle on ne plaisante pas car il est question ici de centaines de milliers d’emplois. Et là encore, nous décrochons par rapport à l’Allemagne. Nos constructeurs, Renault et PSA rencontrent des difficultés, les fins de mois paraissent difficiles, on cherche du cash, on ferme des sites, on tente de sauver des bijoux de famille dans le « low cost », c’est-à-dire en faisant des autos moches et mal équipées dont devrait se satisfaire la clientèle française, parce qu’après tout ce n’est pas très citoyen de rouler dans de belles bagnoles. C’est même ringard nous dit-on du côté des maîtres de la pensée officielle, ceux qui nous expliquent qu’il n’y a rien de mieux que le train ou le vélo… et qui prennent toujours l’avion pour aller en vacances aux Maldives ou à New York ! Mais voilà, ces autos ne rapportent pas assez de cash à ceux qui les fabriquent et à ceux qui les vendent.

Et pendant ce temps, chez Volkswagen, chez Audi, chez BMW, tout va bien, on engrange les milliards de bénéfices à deux chiffres, car ces constructeurs sont persuadés qu’on gagne mieux sa vie en commercialisant des autos à 50.000 € qu’à 9.800 €. Sans doute des imbéciles ! Mais des imbéciles qui vendent à toute la planète. Est-ce qu’on va faire rêver un Chinois qui vient d’accéder à la classe dite moyenne en lui proposant une 107 ou une Twizzy ?

Quel rapport me direz-vous avec les propos précédents sur l’avenir de l’Europe ? Bien sûr, chacun a le droit de développer sa propre stratégie industrielle et commerciale, mais lorsque les erreurs sont à ce point patentes, elles appauvrissent forcément toutes les couches de la société par le biais des taxes et des impôts sur les bénéfices qui ne rapportent pas assez, par le biais du chômage et des aides qui suivront obligatoirement… et donc d’impôts et charges qu’il faudra augmenter pour compenser ce qu’on appelle vulgairement « le manque à gagner ». Et toute la chaîne active sera affectée, d’où l’impression, savamment entretenue par certains politiques, que c’est la faute aux autres et que oui, il faut changer ce système, pourquoi pas sortir de l’euro, de l’Europe, du capitalisme sauvage (celui-là est toujours « sauvage »), en clair, tenter une autre expérience ? Permettez-moi de dire, « une autre aventure », car il s’agira bien d’aventure. Et comme nous n’avons pas de modèle référent en archives, nous basculerons alors dans une sorte de « tout et n’importe quoi » qui fera les choux gras des extrêmes en France…

 

 

Jean-Yves Curtaud

 
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